Saturday, November 26, 2016

ERC GRAPH : Projet d'ouvrage en cours

Hostilités françaises: une histoire politique de la Première Guerre mondiale

Le problème philosophique qui nous intéresse relève d’une anthropologie historique et politique de la guerre. Il ne s’agit pas de s’interroger sur les causes ou les origines du conflit, ni même de décrire l’essence de l’homme en guerre, mercenaire, guerrier ou soldat. On refusera la question de savoir s’il est un être hostile dont la nature est violente. En tant qu’événement historique, la Première Guerre mondiale désigne une période singulière où les sociétés humaines, dont la société française, s’organisèrent en fonction d’alliances et d’oppositions. De cette façon est advenue une entreprise collective de destruction de masse à l’échelle mondiale, dotée d’épicentres tels que le front de l’Ouest et ses tranchées. Mourir, dans les pics d’intensité de la violence, était un objectif militaire, aux motifs politiques et aux conséquences sociales.

La guerre est une situation politique où la légalité du meurtre est dépendante de régimes de rationalité. La Première Guerre mondiale, telle qu’expérimentée dans le cadre national français, fut l’occasion de bouleversements fondamentaux de la guerre en tant que processus de socialisation, perceptible dans l’évolution de ces régimes. Ceux-ci ont pour finalité la légitimation de l’emploi des forces armées, le moyen pour tuer et mourir. Le « pourquoi » de la guerre, question qui oriente la recherche historique transversale, sera toutefois laissé de côté afin de concentrer la critique philosophique sur son « comment ». En d’autres termes, l’intérêt de la recherche doit s’orienter sur la fonctionnalité des subjectivations à l’œuvre dans la situation française de la Première Guerre mondiale, qu’on peut résumer en trois questions : qui décide du meurtre ? Qui détruit sa cible ? Qui désigne l’ennemi ?

L’intérêt de cette démarche consiste à décrire la dynamique de ce que Clausewitz désigne comme “principe d’hostilité” (De la guerre, I, 1, 13). Celui-ci se manifeste cristallisé dans la différence politique entre ami et ennemi lors de l’opposition entre forces armées, deux partis adverses. Mais comment cette distinction se constitue-t-elle historiquement ? Développer une pensée de la guerre consiste à porter la critique sur la notion d’ennemi en politique comme n’étant ni originaire, ni existentielle, mais historique, toujours transitive, le résultat de convergences différentes, sans oublier la possibilité essentielle de la neutralité. Du point de vue de la théorie de la guerre, la distinction entre ami et ennemi joue sa fonction différemment selon trois caractéristiques qui, prises ensemble, forment le « tout » de la guerre. C’est encore ce que Clausewitz appelle « sainte trinité » avec une répartition de l’hostilité entre le peuple, l’armée et l’État. Ces trois domaines correspondent à trois régimes de rationalité, respectivement le social, le militaire et le politique.

Rappelons que comme l’affirme Clausewitz, la guerre a sa propre grammaire, mais non pas sa propre logique. Un « régime de rationalité », dans le cadre de ce travail de recherche, désigne la logique de normalisation de l’hostilité comme étant constitutive du rapport social. En tant que rationnel, chaque régime est susceptible d’une montée aux extrêmes à la façon d’une raison non bornée par l’entendement : alors l’ennemi n’est plus seulement fonctionnel et historique, mais existentiel et originaire, voire un idéal vers lequel orienter ses actions. En tant que régime, chaque type de rationalité régit et organise l’hostilité en fonction de la finalité destructrice du processus guerrier. La grammaire guerrière de l’hostilité, c’est-à-dire l’art de la parole exprimée par l’Etat, l’armée et le peuple, sert ici de matériau historique afin d’éviter toute spéculation logique dans les analyses des différents régimes.

Si les sentiments hostiles au sein des peuples forment une condition nécessaire à l’ouverture des hostilités, c’est-à-dire au passage des dispositions hostiles aux hostilités elles-mêmes, violentes, les intentions hostiles sont l’objet de la science politique et de l’art militaire de la guerre. Ces trois tendances sont l’occasion de subjectivations et objectivations dont la reconstruction, à partir d’une sélection d’archives, de matériaux historiques et d’une casuistique réfléchie, est la finalité de cet ouvrage. L’objectif des analyses visera à montrer que la distinction ami – ennemi, telle qu’elle est thématisée dans les écrits de Schmitt en particulier comme étant la distinction fondatrice du politique, apparaît lors de la Première Guerre mondiale avec l’essor de nouvelles techniques vectrices de l’hostilité. Autrement dit, si la distinction entre ami et ennemi est bien active dans tout conflit armé, le passage de la Première Guerre mondiale en a changé le statut, diffusant l’hostilité comme possibilité sociale et politique permanente au sein de la société française, sédimentée aujourd’hui dans l’histoire militaire des guerres du 20e siècle. Cette perspective vise à démontrer l’importance du vecteur technique et de la médiation technologique dans la constitution de l’inimitié entre peuples. Ceux-ci remettent en question profondément la différence entre guerre et paix, sans qu’il ne soit besoin pour cela de faire de l’opposition à un ennemi le fondement anthropologique de la vie humaine en société.